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IA en entreprise : comment l’utiliser sans perdre notre humanité ? Interview avec Bree Groff

Estelle Paruta
Estelle Paruta
Photo de Bree Groff, conférencière américaine et autrice de Today Was Fun, livre sur la joie au travail.

Le vrai danger de l’IA ?

Ce n’est pas de l’utiliser ou d’y résister. Cette question ne se pose même plus. C’est de l’utiliser sans direction, sans repères éthiques concrets.

 

Nous oscillons tous entre peur de se retrouver au chômage (si ce n’est déjà fait), et fascination. J’ai eu la chance d’interviewer Bree Groff, autrice du best-seller américain « Today Was Fun: A Book About Work (seriously) ». Un manuel pratique sur la manière de cultiver le vrai fun au travail, celui qui donne envie de se lever le matin, et de rendre nos jobs plus humains.

Bree a une vision réaliste du monde de l’entreprise. Pourtant, elle est très optimiste quant à notre avenir.

Travailler avec l’IA, en gardant notre humanité… c’est possible ?

> Par ici pour des conseils pragmatiques et une perspective inspirante.

L’IA : ce que je ne veux plus faire et qu’elle fait mieux que moi

Bree donne tout de suite le ton. Oui, se reposer sur ces technologies pour certaines tâches est bénéfique. À condition de définir son cap, et de s’y tenir.

Nous pouvons nous consacrer à ce qu’il y a de plus enthousiasmant dans le travail : construire ensemble, imaginer de nouveaux futurs, et décider si nous voulons réellement de ces futurs.

L’IA trie, l'équipe décide

Le cauchemar de tout profil créatif : devoir choisir LA vision finale à présenter au client. La solution : laisser chacun réfléchir, réunir les bonnes idées, puis demander à un programme de trier. Sa force est d’analyser une immense quantité de données rapidement. Plus besoin de se noyer dans les chiffres, ce qui laisse de la latitude pour explorer chaque option. En sachant que, derrière, ces outils sauront nous confronter à la réalité du marché.

Voilà ce qu’on aimerait concevoir. Maintenant, c’est à l’IA d’analyser, de tester et de nous dire ce qui peut réellement marcher.

ChatGPT comme chef de projet

Soyons clairs : l’idée ici n’est pas de virer votre chef de projet préféré. L’IA est douée pour prendre en compte des contraintes et résoudre des casse-têtes. Puis, à partir de ces variables, concevoir une journée de travail réaliste et adaptée.

 L’IA devrait s’occuper des calculs et de la planification, puis revenir vers nous en disant : « Voici les 3 choses que vous devez inventer aujourd’hui. »

Optimiser et raccourcir les réunions

Le meeting de 2h qui déborde sur la pause déjeuner : l’angoisse de tout salarié affamé. Au lieu de passer une demi-journée à parler, et si on utilisait l’IA pour :

- En amont : préparer les réunions (ordre du jour, priorités)

- Pendant : cadrer les prises de parole, s’assurer que l’on suit bien la feuille de route, et clore la réunion quand chacun commence à fatiguer.

- Après : synthétiser, mettre en forme, transformer en to-dos concrètes envoyées directement aux équipes…

En réunion, l’IA pourrait identifier le moment où l’attention retombe et ajuster automatiquement la feuille de route.

Libérer du vrai temps de travail sans surcharge mentale

Le fameux « ça ne prendra que 20 minutes » que nous redoutons tous. Après bien des journées à rallonge, nous le savons : une bonne partie du stress vient d’une mauvaise organisation. Ces logiciels peuvent analyser le temps que prend chaque tâche, et s’en servir pour fixer des deadlines réalistes. Mieux encore, prendre en compte le rythme de chaque employé, en fonction de son profil. L’idée : réduire le stress inutile, éviter les« charrettes » à répétition. Et surtout, préserver pour tous de vraies plages de travail. Sans interruptions ni rush de dernière minute, pour se concentrer sur ce qui compte vraiment.

L’IA pourrait nous éviter le piège du « oui, bien sûr qu’on aura fini dans les délais… »

Quand l’IA libère du temps : ce que seuls les humains savent faire

Une fois que l’on a éliminé l’enfer des tableaux Excel, des réunions infinies, des deadlines trop serrées… Quel est-il, notre rôle à nous ? Que nous reste-t-il comme forces et qualités à ne surtout pas automatiser ?

Ne jamais déléguer les relations sociales

ChatGPT est super comme outil, un peu moins comme collaborateur ou ami. Une entreprise vivante, cela commence par privilégier les discussions à la machine à café, les digressions lors de présentations, la pause déjeuner entre collègues. Des moments non productifs, non chiffrables, mais d’une valeur inestimable. Bree ajoute que, aussi futile que cela puisse paraître, le smiley à la fin d’un mail est aussi important que les cinquante pièces jointes.😃 À ce moment, un bout de fourrure blanche passe devant la caméra de l’autrice. Les chats, depuis 2020, nous sortent du professionnalisme artificiel.

Ne jamais confier nos relations à une IA.

Protéger notre créativité : penser d’abord, générer ensuite

Le vrai danger : interroger un logiciel avant de faire chauffer notre cerveau. L’intelligence artificielle est entraînée à partir des données existantes : elle recycle et raccorde. Pour faire émerger du neuf, une seule solution : notre intelligence naturelle. Utiliser cette technologie comme un entonnoir : partir de nos propres réflexions, et ensuite seulement, s’en servir pour affiner. Les idées doivent d’abord venir des humains, jamais de l’IA.

Utiliser l’IA dès le départ, c’est rétrécir le champ des possibles au lieu de l’élargir.

Concevoir de nouveaux concepts et services

La marge que l’on gagne sert à explorer les idées que nous avions toujours voulu tester. Bree explique qu’être innovant en trente minutes, c’est impossible.

Pour donner forme à des projets, nous avons besoin :

- D’espace

- De clarté et de tranquillité d’esprit

- De se décadrer.

Vous le savez : inventer est une nécessité. Avec un planning allégé, les équipes peuvent enfin laisser libre cours à leur audace.

Imaginer le futur de l’entreprise

De bons produits, c’est bien. Mais sans vision globale, cela ne tiendra pas la route. C’est normalement le rôle des cadres et du PDG de décider de l’avenir de l’entreprise. En partie parce que chaque employé est concentré sur son propre travail, ce qui ne laisse pas de respiration pour prendre du recul. Si tout le monde est débordé, difficile de mettre en place du management ascendant ou de la cocréation. Chacun a donc maintenant la possibilité de participer concrètement au futur de l’entreprise.

L’IA peut nous aider à envisager le futur, mais c’est à nous de le créer.

Leadership 3.0 : manager à l’ère de l’IA sans déshumaniser

C’est le rôle des dirigeants que d’impulser le changement. Quatre piliers pour vous aider.

La vraie question à se poser en tant que dirigeant : quel type de vie l’IA nous permet-elle de mener… et est-ce vraiment celle que nous voulons ?

Designer le travail avec l’intelligence artificielle

Lundi matin de janvier, 8h et déjà en bottes de pluie. À moins d’équiper tout le bureau de lampes de luminothérapie, cela risque d’être une dure journée. Se lancer dans un projet stratégique, là, tout de suite ? ChatGPT pourra vous dire que c’est une mauvaise idée. Et, à la place, organiser le planning de l’équipe en fonction des ressources dont chacun dispose. Si un coéquipier arrive épuisé, qu’un autre revient de vacances ressourcé, un algorithme pourra ajuster leurs responsabilités. Fini les réunions en pleine digestion.

Au-delà du Google Calendar, l’idée est de réimaginer le travail avec l’IA. Faire une vraie place aux priorités, oser redéfinir la « journée type », planifier des semaines cohérentes, équilibrer les responsabilités

Elle peut nous aider à repenser nos journées, en identifiant nos pics d’énergie et la meilleure façon d’utiliser notre temps.

Expérimenter au lieu de théoriser

Journée de travail : designée

Inspiration : renouvelée

Ne reste plus qu’à faire comme un enfant au parc : s’amuser dans le bac à sable. S’armer de son plus beau râteau et rentrer dans le concret. Tester chaque piste, surtout celles que l’on n’avait jamais eu la possibilité de réaliser. L’IA s’occupe de la partie théorique qui nous ralentit, et nous pouvons nous concentrer sur le « faire ». Pas le « faire plus » des to-do listes à rallonge. Celui qui nous permet de réaliser des choses dont nous serons fiers, les missions qui nous avaient donné envie de choisir ce job.

Co-créer dans la joie

Ne reste plus qu’à remettre le plaisir au centre de nos journées. Dans Today Was Fun, Bree parle de 5 sources de joie au travail :

- La joie de réaliser une mission ;

- Celle d’admirer le produit fini ;

- Le plaisir de développer ou d’utiliser ses compétences ;

- Celui de collaborer avec des collègues que l’on apprécie ;

- La joie d’innover.

Ce qui a de la valeur, c’est d’avoir le temps et l’espace pour innover, prendre soin de ses clients, et rire avec ses collègues.

Elle ajoute que cette capacité à inventer, que l’IA nous donne l’opportunité d’utiliser, concerne tous les métiers. Elle parle des « génies » de tous les jours, qu’ils soient designers, data scientists ou comptables. Nous sommes tous créatifs, quand nous avons l’espace de nous poser les bonnes questions.

Créer et y prendre plaisir, c’est ça le plus important.

Rendre du temps de vie aux équipes

Bree insiste : l’objectif d’un bon manager est de protéger le temps de vie de son équipe. Nous l’avons vu à chaque avancée technologique : les heures que nous ont fait gagner machines à vapeur, électricité et ordinateurs ne nous ont pas appartenu longtemps. Au lieu de rentrer plus tôt le soir, nous avons continué à travailler autant, pris par des tâches de plus en plus exigeantes intellectuellement.

Pour changer la donne, Bree parle d’une « banque de temps ». Car le temps c’est de l’argent, mais nos heures ne peuvent pas se rattraper.

À défaut d’inventer le voyage quantique :

- Quand les journées sont calmes, laisser ses collaborateurs partir plus tôt ;

- Quand ils doivent faire des heures sup’, les minimiser et leur rendre de la liberté après ;

- Idéalement, leur donner du lest en amont des urgences, plutôt que de compenser après.

Quand une entreprise devient tellement efficace qu’elle gagne plus que prévu, comment peut-elle rendre ce temps et cet argent aux salariés ?

Ce que l’IA change réellement

Il faudrait abandonner cette injonction à la productivité et se questionner sur ce qui est réellement important.

- Récupérer de la disponibilité pour faire émerger de nouvelles idées ;

- Rendre du temps de vie à son équipe, car nos heures ne peuvent pas être récupérées ;

- Challenger le status quo, maintenant plus que jamais ;

- Innover : si l’on vous dit que l’on « a toujours fait comme ça », cela veut dire qu’il faut absolument faire différemment.

Et enfin, « Faire le tri des expériences : celles dont on ne veut plus, et celles qu’on aimerait renforcer. »

C’est peut-être simplement ça, le premier pas vers une entreprise qui utilise l’IA avec intelligence et humanité.

Carte mentale co-crée par Estelle Paruta et Bree Groff, qui résume les conseils concrets de l'autrice de Today Was Fun pour utiliser l'IA en entreprise avec humanité, joie et créativité.
Tous les conseils de Bree Groff. Cliquez sur l'image pour l'agrandir 👆

Sources :

- Les 5 pistes que j’ai tirées de « Today Was Fun » pour ramener de la joie dans votre journée de travail 

- Un outil gratuit créé par des développeurs indépendants, qui estime le temps que chaque tâche va vous prendre & vous aide à organiser vos to-do listes

- Retrouvez Bree Groff & son livre en cliquant sur cette couverture pleine de joie 👇

Couverture du livre "Today Was Fun: A Book About Work (seriously)" de l'autrice américaine Bree Groff, interviewée ici, qui donne des conseils concrets pour plus de joie et d'humanité en entreprise.
Vous lisez en anglais ? Votre prochain coup de coeur est tout trouvé👆

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